CHAPITRE IX — Les chaînes du feu
« Certains amours ne nous élèvent pas — ils nous consument, jusqu’à ce qu’on apprenne à s’en libérer. »
Il y a des amours qui commencent dans la lumière, et s’achèvent dans la cendre.
Des rencontres qui paraissent douces, sincères, avant de se transformer en tempête.
Ethan, c’était ça.
Un charme tranquille, un sourire franc, et derrière, une intensité que je n’avais pas su lire tout de suite.
Au début, c’était simple : les rires, les soirées, les roses et les dîners au bord de la mer.
Mais sous cette tendresse se cachait une flamme exigeante, celle d’un amour qui voulait posséder plus qu’il ne savait aimer.
J’ai cru que je pouvais l’aimer assez pour l’apaiser.
Mais on ne guérit pas un feu — on apprend à ne plus s’y brûler.
Les débuts dorés
C’était un soir de février, froid et clair.
Je sortais tout juste de mon entraînement de basket, les muscles encore tendus, quand un message est arrivé sur le groupe de classe :
“On sort ce soir ! Viens, Enora, ça va te changer les idées !”
J’ai hésité.
Je transpirais encore, j’avais les cheveux attachés à la va-vite,
mais quelque chose en moi voulait souffler, danser, exister autrement que dans le sérieux des cours.
J’ai enfilé un jean noir, un top simple, un trait d’eyeliner rapide et un peu de parfum.
Quelques minutes plus tard, on roulait vers la boîte, la musique déjà forte dans la voiture, les rires plein l’habitacle.
La salle était bondée, les lumières clignotaient dans des tons rouges et violets.
Je me suis laissée entraîner sur la piste, d’abord un peu gênée, puis peu à peu, mes épaules se sont relâchées, mon corps a suivi le rythme.
Et puis il était là.
Ethan.
Je ne l’avais pas remarqué tout de suite — il riait au bar, entouré de ses amis, un verre à la main.
Mais quand nos regards se sont croisés, il a levé son verre avec un sourire lent, presque sûr de lui.
Ce geste m’a fait sourire à mon tour.
Un peu plus tard, alors que je dansais, il s’est approché, le regard franc, le pas assuré.
— T’as une énergie de dingue, toi.
— C’est le basket.
— Ou le feu, je sais pas.
Sa voix couvrait à peine la musique.
On s’est mis à danser ensemble, timidement d’abord, puis plus proches, plus complices.
La musique battait dans nos tempes comme un écho du cœur.
Nos gestes se répondaient naturellement, comme si on se connaissait déjà un peu.
À la fin de la soirée, on est sortis pour respirer.
Le froid m’a saisi les joues, et il m’a tendu sa veste sans rien dire.
On a parlé longtemps, dehors, sous les lampadaires.
De tout et de rien. De nos études, du basket, de la vie à la ferme.
Je me souviens encore du moment où il m’a raccompagnée, le moteur de sa voiture ronronnant doucement dans la nuit.
Avant que je sorte, il m’a dit :
— Tu m’as plu, ce soir.
Et j’ai répondu simplement :
— Toi aussi.
La semaine suivante, il m’a envoyé un message :
“Tu fais quoi ce soir ?”
Je venais de finir un cours, encore le sac sur l’épaule.
“Rien de spécial.”
“Je passe te chercher ? J’ai une surprise.”
Il est arrivé devant la résidence, une rose rouge à la main.
Ce geste m’a surprise.
C’était simple, un peu cliché — mais sincère.
Il l’a tendue avec ce sourire un peu fier, comme un ado qui s’assume pour la première fois.
— Pour toi. Parce que tu étais belle, l’autre soir.
Dans la voiture, il y avait son meilleur ami.
On riait, on chantait sur des musiques trop fortes, le vent dans les cheveux, les lumières de la ville qui défilaient.
En boîte, il m’a directement prise par la main.
On a dansé comme si le monde n’existait plus.
Ses mains trouvaient les miennes sans hésitation, et son regard, cette fois, ne se détournait plus.
Son ami, à un moment, m’a prise à part :
— Fais attention à lui, il est sensible. Ne lui fais pas de mal.
— Je ferai attention, ai-je promis sans trop comprendre.
Je me souviens avoir souri.
J’étais loin d’imaginer que ces mots deviendraient une prophétie.
Et quand je suis rentrée ce soir-là, le parfum de la rose remplissait ma chambre.
Je me souviens m’être endormie avec un sourire, sans savoir que cette fleur deviendrait plus tard le symbole d’un amour à la fois doux et dangereux.
Les débuts avaient le goût du champagne et du vent marin.
Je ne savais pas encore qu’une flamme peut éclairer… avant de brûler.
La flamme et la faute
Pour la Saint-Valentin, il m’avait invitée au casino de Dieppe.
Un dîner aux chandelles, la mer en fond, le bruit des vagues qui s’écrasent contre les vitres.
C’était magnifique.
Le restaurant du casino brillait sous une lumière dorée.
À travers les grandes baies vitrées, Les chandelles tremblaient entre les verres à pied.
Ethan me regardait,
le menton posé sur sa main, un léger sourire au coin des lèvres.
— Tu sais que t’es belle, comme ça ?
Sa voix était douce, mais son regard, lui, brûlait d’orgueil.
Il aimait cette image : nous deux, bien habillés, entourés de luxe et de murmures feutrés.
Il parlait beaucoup de sa ferme, de son père, de ses vaches, de son futur qu’il voyait grand, ambitieux.
Il avait ce ton assuré de ceux qui veulent être admirés.
Je l’écoutais, fascinée par son aplomb,
sans encore percevoir qu’il ne cherchait pas à être compris — mais à être vu.
Le serveur a déposé nos plats.
Nos mains se sont effleurées.
Et dans ce geste anodin, j’ai ressenti une chaleur étrange,
quelque chose d’à la fois rassurant et dérangeant.
Quand on est sortis, la mer battait contre les rochers.
Il m’a prise dans ses bras, et pendant un instant,
je me suis dit que c’était peut-être ça, le bonheur.
Il me regardait avec cette intensité pleine d’orgueil,
celle de quelqu’un qui aime posséder ce qu’il désire.
Il me présentait à ses amis, me faisait entrer dans son monde :
le travail, la ferme, les soirées, et cette fierté de venir d’une famille aisée.
Ethan était fier — trop parfois.
Il aimait qu’on sache qu’il avait les moyens, comme s’il fallait toujours le prouver.
Ses parents se moquaient souvent de lui, en lui lançant régulièrement lorsque j’arrivais :
— Toujours là ? Elle ne t’a pas encore quittée ?
On s’alternait les week-ends, chez lui ou chez moi.
Entre nous, tout semblait solide, jusqu’à ce week-end où j’ai décidé de revoir un ami à Morlaix, quelqu’un que je connaissais depuis des années.
On s’est retrouvés à une soirée, à rire, à se souvenir.
Et puis, un instant d’inattention — ou de faiblesse.
J’ai dérapé.
Je m’en suis voulu aussitôt.
Je pensais à Ethan, à sa confiance, à son regard.
J’ai tout arrêté, mais c’était déjà trop tard.
Un dimanche matin. L’air était frais, et j’avais décidé d’aller courir.
Mon téléphone traînait sur le lit, écran allumé, Messenger encore ouvert.
Ethan dormait encore quand il a entendu le bip d’une notification.
Il a pris le portable, sans réfléchir, et les mots se sont affichés — banals, innocents, jusqu’à cette phrase évoquant Morlaix, la soirée, le “dérapage”.
Quand je suis rentrée, les joues rouges de l’effort, il m’attendait, je l’ai trouvé assis sur le bord du lit, les yeux pleins de rage et de chagrin. Mon cœur s’est arrêté.
Je n’ai pas eu besoin qu’il parle pour comprendre.
— C’est ça, ta fidélité ?
— Ethan, attends, laisse-moi t’expliquer…
Mais il ne voulait pas m’écouter.
Il s’est levé brusquement, a frappé du poing contre le mur, et sa voix a tremblé :
— J’te fais confiance, moi ! Et toi, tu me mens !
J’ai pleuré, je me suis excusée mille fois, les mots sortaient sans ordre, comme un torrent.
— J’ai commis une erreur, je t’en supplie, pardonne-moi…
Il a fini par s’asseoir, les mains sur le visage.
Puis, dans un souffle rauque :
— J’t’aime trop pour te perdre. Mais je n’oublierai jamais.
Je me suis blottie contre lui,
mais au fond, je savais : quelque chose venait de se fêler.
Quelques semaines plus tard, on était à une fête.
C’était une soirée organisée à la résidence, le genre de nuit étudiante où la musique couvre les doutes, et où les verres se lèvent à tout va pour fêter des choses qu’on ne nomme plus.
J’étais venue sans attente.
Juste l’envie de rire, de me défouler un peu.
L’odeur du punch, les basses lourdes, la chaleur des corps — tout semblait simple, évident.
Je dansais, cheveux défaits, légère, en laissant la musique prendre toute la place.
À un moment, un garçon que je connaissais vaguement s’est approché.
On a ri, puis il m’a entraînée sur la piste.
Il dansait bien, avec une aisance naturelle.
Nos corps se sont rapprochés,
nos gestes se sont ajustés sans réfléchir.
C’était collé-serré, oui — mais innocent dans ma tête.
Juste deux jeunes qui s’amusent, portés par le rythme et la chaleur de la pièce.
Je ne pensais pas à Ethan.
Je ne pensais à rien.
J’étais vivante.
Mais au fond de la salle, il était là.
Assis sur une chaise, les bras croisés, le regard planté dans ma direction.
Je ne l’avais pas vu — pas avant que la chanson s’arrête.
C’est une amie qui m’a soufflé, un peu mal à l’aise :
— Enora… il te fixe depuis tout à l’heure.
Mon cœur s’est figé.
J’ai levé les yeux.
Et je l’ai vu.
Silencieux. Immuable.
Ses yeux brillaient dans la pénombre, durs, accusateurs.
Le temps s’est arrêté.
Les rires autour ont disparu.
Je n’ai entendu que le battement lourd de mon cœur.
J’ai reculé d’un pas, gênée, sans savoir comment réagir.
Je suis sortie quelques minutes pour respirer.
L’air froid de la nuit m’a fouetté le visage.
Je croyais qu’il était parti — mais il m’attendait dehors,
adossé à sa voiture, la cigarette encore allumée.
— T’as bien profité ?
— Ethan, je… je ne savais pas que t’étais là.
— Non, évidemment. Tu dansais trop pour le voir.
— C’était juste un ami, on rigolait…
— Je t’ai vue. Depuis une demi-heure. Collée à lui.
Il parlait calmement,mais chaque mot sonnait comme une gifle contenue.
Je voulais m’expliquer, apaiser, mais il s’est avancé,
le regard sombre, presque fiévreux.
— Tu comprends pas, Enora.
Quand t’es là-dedans, quand tu souris comme ça…
t’appartiens plus qu’à moi.
Il a glissé sa main derrière ma nuque,
et m’a murmuré tout contre l’oreille :
— Tu m’appartiens.
Sa voix était basse, rauque,
mais ce n’était plus une caresse — c’était une prise.
J’ai frissonné, glacée, incapable de répondre.
Ce soir-là, quelque chose s’est brisé silencieusement.
La danse, la fête, la légèreté…
tout s’est effacé derrière ce mot : appartenir.
Puis il m’a embrassée, avec une force mêlée de colère et de désir.
Ce soir-là, j’ai compris que son amour n’était plus tendre —
il était possession.
Les ombres du feu
Après ça, tout s’est embrouillé.
Les disputes, la jalousie, les silences pleins de reproches.
Un soir, il est sorti en boîte.
Je n’y étais pas — on s’était disputés, encore.
Je me souviens, j’étais dans ma chambre,
les volets à moitié fermés, la tête pleine de pensées.
Le téléphone a vibré.
Une story.
Une photo de lui, le sourire fier, et à son bras, une fille inconnue, beaucoup trop maquillée, l’air de celle qui croit vivre un moment unique alors qu’elle n’est qu’un décor de vengeance.
Je suis restée quelques secondes à fixer l’écran.
Et puis j’ai ri.
Un vrai rire, un peu nerveux, un peu moqueur.
Pas de tristesse.
Juste ce mélange de désillusion et de fierté blessée.
J’ai pris mon téléphone,
et je lui ai écrit simplement :
— Franchement, t’aurais pu trouver plus belle.
Pas de point d’exclamation, pas de colère.
Juste cette phrase, nette, froide.
Il l’a vue, bien sûr.
Et il n’a rien répondu.
Mais je savais qu’il avait lu, et qu’il l’avait sentie, cette ironie douce-amère de quelqu’un qui ne craint plus d’être quitté.
Ce soir-là, j’ai compris quelque chose :
je ne souffrais plus de lui.
Je le regardais tomber — et pour la première fois depuis longtemps,
ce n’était plus moi la blessée.
Mais la suite a été plus sombre.
Une dispute de plus, un mot de trop, une colère qui n’en finissait pas.
Ethan tournait en rond, la mâchoire serrée, les veines saillantes sur les bras.
Sur le mur, un sabre décoratif qu’il gardait de son grand-père.
Il l’a décroché lentement, sans un mot.
Le silence était si épais qu’on n’entendait plus nos respirations.
Il a posé la lame sur mon cou, juste assez pour que le froid du métal me glace la peau.
Nos regards se sont croisés.
Ses yeux n’étaient pas haineux — ils étaient perdus, pleins de douleur et de confusion.
— T’as pas idée de ce que tu me fais.
Sa voix était cassée, presque un sanglot.
Je n’ai pas bougé.
Pas crié.
Je le regardais simplement, les larmes aux yeux.
Et puis il a reculé.
A reposé le sabre.
Il est tombé sur le lit, la tête entre les mains.
Je tremblais, incapable de parler.
Il n’a rien fait de plus — mais ce geste-là, je ne l’ai jamais oublié.
Cette nuit-là, j’ai compris qu’on ne pouvait plus se sauver.
Ni lui, ni moi.
Je suis restée, pourtant.
Peut-être par peur,
peut-être par habitude,
ou par ce mélange étrange de pitié et d’amour.
Quand j’ai déménagé à Brest, il est venu me voir.
J’avais réservé une maison d’hôtes rustique, en pierre, avec des poutres et une odeur de bois ancien.
Il n’a pas aimé.
Il voulait partir.
Puis il m’a regardée, silencieux, et quelque chose dans son regard a changé.
Il m’a prise dans ses bras, comme pour me dire qu’il ne savait plus comment m’aimer, mais qu’il voulait encore essayer. Il était dépendant de moi.
C’était notre dernière nuit paisible.
Septembre.
Il avait promis de venir à Brest, puis s’était ravisé.
J’étais partie faire des courses au Carrefour Iroise, traînant un peu, persuadée qu’il ne viendrait pas.
Quand je suis rentrée, il m’attendait devant chez moi, dans sa voiture sur le parking.
Un bouquet à la main, un regard fatigué.
Quand je l’ai retrouvé sur le parking,
il était déjà en colère.
Je ne savais pas encore pourquoi,
mais son visage disait tout :
la frustration, la rancune, la blessure qu’il refusait d’avouer.
J’avais cette sensation étrange d’être là sans y être,
comme si mon corps avançait, mais que mon esprit, lui,
restait à distance.
Le week-end a été long, trop long.
On parlait peu.
Il m’en voulait, je le sentais,
et moi, je ne ressentais plus rien.
Plus d’amour, plus de désir,
juste un vide, immense.
Le soir, il a insisté pour qu’on se rapproche.
J’ai dit non, doucement,
puis une seconde fois, plus clairement.
Mais il n’a pas voulu entendre.
Il m’a prise dans ses bras sans tendresse,
comme s’il voulait prouver quelque chose.
Je me suis laissée faire,
figée, absente, le cœur ailleurs.
Je me souviens seulement du froid après,
du silence dans la pièce,
et de mon regard perdu vers le plafond.
Je ne pleurais pas.
J’étais vide.
Cette nuit-là, quelque chose s’est éteint définitivement.
Je crois qu’il pensait “recoller les morceaux”,
mais il ne restait déjà plus rien à sauver.
J’ai senti tout de suite : quelque chose en moi s’était éteint.
Il ne m’attirait plus.
Sa présence m’oppressait.
Le soleil passait à travers les rideaux.
Ethan dormait encore, tourné vers le mur.
La maison d’hôtes était silencieuse, presque trop.
Je me suis levée, doucement,
ai regardé ses affaires éparpillées sur le sol :
sa veste, ses bottes de ferme, son parfum,
et cette rose séchée qu’il avait laissée sur la table de nuit.
J’ai ressenti un mélange étrange de nostalgie et de soulagement.
Ce n’était plus de l’amour — c’était un écho, une habitude, une fatigue.
Il s’est réveillé, a cherché ma main sans ouvrir les yeux.
— T’es encore là.
— Oui. Mais plus vraiment.
Je crois qu’il a compris.
Ce matin-là, on ne s’est rien dit.
Mais le silence disait tout.
Ce week-end-là, on a dormi côte à côte sans se toucher.
Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris :
j’étais prête à le laisser partir.
