CHAPITRE VII — Les corps égarés
« On croit parfois se perdre dans les bras des autres,
mais c’est souvent là qu’on apprend enfin où l’on commence. »
Il y a des périodes où l’on ne cherche plus l’amour, mais juste à ne plus avoir mal.
Où le silence d’un cœur devient trop lourd, alors on le remplit de bruit, de souffle, de peau.
Axel (ou plutôt celui que j’ai cru aimer) a été le dernier écho de mes illusions d’adolescente.
Après lui, j’ai compris que je ne voulais plus souffrir pour plaire, ni attendre qu’un regard me valide.
Alors j’ai cherché ailleurs — pas dans les promesses, mais dans la chair, dans les rencontres, dans la découverte.
Ce n’était pas de la provocation, ni même une fuite.
C’était une tentative.
Essayer de comprendre mon corps, de l’aimer autrement, de le ressentir sans honte.
Et même si ce chemin a parfois eu le goût de vide, il a aussi été une renaissance.
Parce qu’au fond, je n’avais pas besoin qu’on me possède —
j’avais besoin de me réapproprier.
L’illusion du sentiment
Je l’ai rencontré dans le bus.
Le bus tanguait doucement sur la route, bercé par le ronronnement du moteur.
Je fixais la vitre embuée, traçant des cercles du bout du doigt.
Puis je l’ai vu dans le reflet : un sourire discret, un regard qui captait le mien.
Axel.
Il s’est assis derrière moi, a tapé doucement sur mon épaule.
— Hé, tu écoutes quoi ?
J’ai ôté un écouteur, un peu surprise.
— Rien d’extraordinaire.
— Dommage, j’aimais bien ton air concentré.
On a ri, sans raison précise.
Et ce rire-là, simple, a suffi à effacer le reste du monde.
Quand je suis descendue du bus, il m’a lancé :
— À demain ?
Et j’ai répondu sans réfléchir :
— Peut-être.
Mais je savais déjà que oui.
Un hasard banal, un échange de regards, et cette impression que quelque chose commençait sans prévenir.
Il avait ce charme simple, un peu moqueur, et le genre de sourire qui donne envie de se confier.
On avait une amie en commun, ce qui a rendu les choses faciles.
Axel — ou plutôt, celui qu’il était à mes yeux — semblait m’écouter, me comprendre.
Nos discussions étaient naturelles, pleines de rires et de légèreté.
Un soir, il m’a invitée chez lui.
La soirée s’est passée doucement, jusqu’à ce qu’il change d’attitude.
Il voulait me “tester”, me pousser à dire ce que je ressentais.
L’appartement sentait les épices et le beurre chaud.
On cuisinait ensemble, riant comme deux enfants,
avec la radio qui passait une vieille chanson des années 2000.
Axel découpait des légumes pendant que je touillais la sauce, et nos épaules se frôlaient à chaque mouvement.
Tout semblait léger, naturel, presque tendre.
Puis, entre deux phrases anodines, il a glissé :
— Tu sais, je crois que je suis un peu amoureux de ta meilleure amie.
Il avait dit ça d’un ton calme, presque amusé, comme s’il lançait une blague sans importance.
Je l’ai regardé une seconde, les sourcils légèrement froncés, avant de détourner les yeux vers la casserole.
— Ah ? Ok. Fais gaffe qu’elle ne te mette pas un vent, ai-je répondu,
en forçant un rire léger.
Je n’avais pas envie de rentrer dans son jeu.
Pas envie de donner le plaisir d’une réaction.
Alors j’ai continué à remuer la sauce, à lui parler comme si de rien n’était, même si, à l’intérieur, quelque chose s’était figé.
La soirée a continué normalement.
On a dîné, regardé un film, un peu collés sur le canapé.
Je suis restée dormir chez lui.
On ne s’est rien dit de plus à ce sujet.
Mais dans ma tête, la phrase tournait en boucle.
Plus tard, dans la nuit, je me suis réveillée, le cœur lourd, la gorge serrée.
Je le regardais dormir à côté de moi, paisible, et une colère sourde m’a envahie.
Au matin, tout a explosé.
Je n’ai pas crié, mais les mots sont sortis d’un coup,
comme si je les retenais depuis des heures.
— Je comprends pas pourquoi tu veux être avec moi si t’en aimes une autre.
Pourquoi tu joues à ça, Axel ?
Il a haussé les épaules Il n’a pas vraiment répondu.
Je crois qu’il voulait juste voir si j’allais réagir,
si j’allais prouver mes sentiments.
Mais moi, je n’avais jamais su jouer à ce genre de jeu.
Ses mots m’ont glacée.
Je me suis tue.
Puis j’ai pleuré, sans chercher à retenir quoi que ce soit.
Des larmes brûlantes, pleines de dégoût, de déception,
mais aussi de honte — celle d’avoir cru à sa sincérité.
Ce matin-là, en partant, je me suis sentie vidée.
Pas brisée, juste… absente.
Comme si je venais de comprendre
qu’il existait des blessures plus subtiles que les ruptures :
celles des manipulations déguisées en jeux.
Notre histoire a pris fin comme elle avait commencé :
dans le flou, le silence, l’incompréhension.
Deux semaines plus tard, il ne me donnait déjà plus de nouvelles.
Et moi, je m’étais encore laissée avoir par la douceur d’un regard.
La révolte du corps
Ma mère m’a dit un jour, en me voyant pleurer :
“Si c’est pour finir en larmes à chaque fois, arrête d’y aller.”
J’étais blessée, frustrée.
Alors j’ai voulu tout couper.
Pas seulement avec lui, mais avec l’idée même d’aimer.
J’ai accepté les avances de Charlie avec qui je discutais toujours.
Je l’ai rejoint un midi, à Strasbourg.
J’y suis allée sans peur, sans attente.
Je voulais juste effacer.
Son appartement sentait le tabac froid et le café renversé. Il n’était pas mon type. Un peu de ventre, un regard dur, une assurance trop sûre d’elle.
Mais je m’en fichais. Je voulais juste prouver à moi-même que j’étais libre.
Ce rapport n’avait rien de tendre.
C’était brutal, désordonné, presque étranger.
Je n’y étais pas vraiment.
Je regardais le plafond, je sentais son souffle sans le vivre vraiment.
Quand je suis sortie, j’ai marché longtemps dans les rues de Strasbourg.
J’avais l’impression d’avoir franchi une ligne.
Pas une honte — juste une indifférence étrange.
Une sensation de vide mêlée à un calme nouveau.
L’air était lourd, presque orageux.
Je sentais encore sur ma peau la moiteur étrangère de cette étreinte que je n’avais pas voulue vraiment.
Le trottoir luisait sous la lumière des réverbères.
Je me suis arrêtée devant une vitrine : mon reflet me fixait.
Mes yeux semblaient vides, fatigués.
J’ai souri faiblement, comme pour me dire tu vois, tu peux le faire.
Mais ce sourire n’avait pas de joie.
Il y avait juste ce calme étrange, ce mélange de liberté et de perte.
J’ai acheté une bouteille d’eau dans une supérette,
puis j’ai marché encore longtemps,
jusqu’à ne plus sentir mes jambes.
Je voulais me vider de tout.
De lui, d’Axel, de moi-même.
La traversée
Les mois ont passé.
Je ne voyais plus personne, ou plutôt, je voyais beaucoup sans vraiment regarder.
Des visages, des bras, des lits différents.
Mais aucun n’avait de nom dans ma mémoire.
J’étais concentrée sur mes études.
Je voulais partir.
Je ne pouvais plus rester dans cette région où chaque lieu me rappelait quelqu’un.
Alors je me suis renseignée,
et j’ai fini par partir — à Yvetot, en Normandie.
Un nouveau départ, une nouvelle ville, et l’impression de recommencer à zéro.
Là-bas, j’ai pris mon temps.
J’acceptais des rendez-vous, sans grand espoir ni grande peur.
Je voulais juste découvrir.
Certains soirs, je me regardais dans le miroir, et je voyais enfin une femme, pas une fille blessée.
Je couchais avec des hommes d’âges différents, sans culpabilité.
Je voulais comprendre mon corps, ses limites, ses envies.
Je voulais qu’il redevienne à moi, après avoir été trop souvent offert sans conscience.
Ce n’était pas une fuite.
C’était une guérison lente, instinctive.
Une manière de reprendre possession de ma peau.
