CHAPITRE VI — L’écho du silence
« Il y a des amours qui ne s’effondrent pas — ils s’éloignent doucement, jusqu’à ne devenir qu’un écho dans nos silences. »
Certains amours ne meurent pas d’un cri, mais d’une absence.
Ils s’éteignent lentement, comme une flamme qu’on oublie d’alimenter.
Elior, c’était la douceur après la tempête.
Une présence calme, stable, qui voulait m’aimer tout entière,
alors que moi, je commençais à me fragmenter.
Je ne savais pas encore comment recevoir cet amour-là.
Celui qui ne brûle pas, mais qui veille.
Celui qui attend, qui comprend, qui ne réclame rien.
J’étais ailleurs, enfermée dans mes pensées, dans ma peur de retomber.
Et pendant que lui m’offrait des fleurs, moi, je comptais mes repas.
Pendant qu’il me cherchait, moi, je m’éloignais.
Mais dans le reflet de son regard blessé, j’ai compris quelque chose d’essentiel :
on peut perdre un amour sans jamais cesser d’y penser,
et parfois, il faut en perdre un pour enfin apprendre à s’aimer soi-même.
Les battements d’été
C’était plusieurs mois après Noa.
Le vide s’était installé sans que je le remarque vraiment.
Je passais mes soirées à scroller sur des sites de rencontre,
sans attente, sans conviction.
Et puis il y a eu Elior.
Son prénom sonnait comme un apaisement.
Il se démarquait des autres, non pas par ce qu’il disait, mais par la manière dont il attendait mes réponses.
Il me voulait là, présente.
Et j’ai fini par céder à cette attention sincère.
Nous nous sommes donné rendez-vous pour aller courir un soir de juillet.
Le ciel était rose, les champs dorés par la chaleur.
Il avait ce corps de sportif, souple, assuré.
Moi, j’étais nerveuse, mais curieuse.
On a couru côte à côte, parlant entre deux souffles, riant entre deux montées.
Je me souviens encore du son de ses baskets sur le bitume, et de la manière dont il m’écoutait, vraiment.
Le soleil tombait lentement, baignant les champs d’une lumière dorée.
Le bitume encore chaud collait sous mes semelles, l’air sentait le foin sec.
Elior courait un peu devant, se retournait de temps en temps pour m’encourager d’un sourire.
Son souffle régulier me berçait presque.
Je me souviens du bruit des grillons, de la sueur qui perlait sur mes tempes, et du moment où il a ralenti pour se mettre à mon rythme.
— T’es forte, tu sais ?
— Non, je suis juste têtue.
On a ri, essoufflés.
Le vent s’était levé, doux, presque complice.
Quand on s’est arrêtés, nos épaules se sont frôlées, et ce contact simple a suffi à faire battre mon cœur plus fort que la course.
Quand il m’a raccompagnée, j’avais les joues rouges, le cœur un peu trop rapide — pas seulement à cause de la course.
Le soir même, ou peut-être le lendemain, il m’a proposé d’aller manger un McFlurry.
J’ai accepté sans réfléchir.
On a ri, partagé nos glaces dans sa voiture, regardant les lumières du parking comme deux gamins libres.
Ma mère m’a appelée à 23 h, inquiète :
“T’es où, Enora ?”
Et j’ai répondu, la voix tremblante,
“Je rentre bientôt.”
C’était la première fois depuis longtemps que je me sentais libre et vivante.
L’amour tranquille
Le lendemain, il m’a demandé si je pouvais regarder le match chez lui.
j’ai accepté avec ce sourire tendre qu’il n’a jamais oublié.
Sa famille m’a accueillie comme si je faisais déjà partie des leurs.
Sa grand-mère, que ma mère soignait, m’a reconnue,
et j’ai senti une drôle de chaleur m’envahir :
celle du lien, du familier, du simple bonheur.
Le dimanche suivant, il avait un tournoi.
Je suis allée le voir jouer.
Il courait, concentré, déterminé.
Et quand il m’a aperçue dans les gradins, il m’a saluée d’un signe de main.
À la fin du match, il m’a présentée à tous ses amis comme sa copine.
Je me suis sentie fière, légitime.
Les semaines qui ont suivi ont été douces.
On allait au cinéma,
on parlait des heures dans sa voiture, garée entre les vignes,
à refaire le monde, à se toucher du bout des doigts.
Puis l’été s’est étiré.
Je suis partie en Bretagne, puis à Valence avec ma famille.
La cohabitation était difficile, mais ses messages rendaient tout plus supportable.
On s’écrivait chaque jour, parfois des mots doux, parfois des mots brûlants.
On s’envoyait des photos, des confidences.
Même à distance, je sentais son attachement.
Quand il est revenu d’Espagne,
il m’a ramené un parfum et un petit bracelet.
Je me souviens encore de son sourire fier,
et de la façon dont il me regardait quand je l’ai remercié.
Il m’aimait vraiment.
Et moi, je ne savais plus trop comment aimer.
La distance et le murmure
La rentrée est arrivée, et avec elle, l’internat.
C’était ma première fois loin de chez moi.
Les murs gris, les horaires rigides, la cantine impersonnelle —
tout m’étouffait.
Alors j’ai commencé à contrôler ce que je pouvais :
mon corps.
Je mangeais de moins en moins,
je faisais du sport chaque soir.
Je fondais lentement, et personne ne le voyait vraiment, sauf lui.
Elior essayait.
Il m’invitait au restaurant, m’offrait des fleurs, des vêtements, m’attendait devant le lycée pour m’embrasser, me rappelait de manger, de rire, de vivre.
Mais je n’y arrivais plus.
Je m’étais refermée.
Les week-ends, je le voyais moins.
J’invoquais mes études, mes devoirs.
Et lui s’inquiétait, souffrait.
Je le trouvais étouffant alors qu’il ne faisait qu’aimer.
Puis, un jour, il m’a demandé de lui rendre son pull.
Il faisait gris ce jour-là.
Je me souviens avoir tenu le pull contre moi avant de sortir de chez moi, comme si je voulais y garder encore un peu de sa chaleur.
Je lui ai rendu sans un mot, les yeux baissés.
Il l’a pris, a hoché la tête, et j’ai senti que quelque chose s’effondrait dans le silence.
— T’en fais pas, c’est juste un pull, qu’il a dit.
Mais ce n’était pas vrai.
Ce n’était pas juste un pull.
C’était un morceau de nous.
Et je crois qu’il voulait que je comprenne ça.Je l’ai fait sans comprendre.
Il voulait me faire réagir.
Moi, j’ai juste tourné la page, froide, distante.
Des semaines plus tard,
ma mère m’a dit qu’elle l’avait croisé en larmes,
qu’il ne savait plus quoi faire pour me retrouver.
J’ai ressenti une douleur sourde.
Je me suis dit : il méritait mieux que le vide que j’étais devenue.
Quelques semaines plus tard, on s’est revus.
Il m’avait écrit un message simple : “On peut parler ?”
On s’est retrouvés devant le cinéma, là où tout avait commencé, presque par habitude.
Il faisait froid.
Il avait gardé les mains dans les poches, le regard fermé.
Je sentais qu’il m’en voulait, mais qu’il voulait encore y croire.
On a pris nos places, assis côte à côte sans un mot.
Je cherchais une accroche, un geste, un sourire,
quelque chose pour adoucir ce mur entre nous.
À la moitié du film, j’ai glissé ma main sur la sienne.
Il a tressailli, puis l’a serrée doucement.
J’ai cru, un instant, que tout pouvait recommencer.
Mais en sortant, sous les lampadaires jaunes du parking,
il m’a regardée avec une tristesse calme :
— Qu’est-ce que t’as de plus que l’autre ?
Je n’ai pas su quoi répondre.
Alors je l’ai simplement pris dans mes bras.
Et dans ce silence-là, j’ai compris qu’on s’était déjà perdus.
Après la rupture, mes pas me ramenaient toujours près de chez lui.
Je marchais longtemps, sans but,
comme une ombre parmi les lampadaires.
Les volets clos, la lumière qui filtrait à peine par la fenêtre de sa chambre.
Je ne voulais pas le déranger — juste être là, pas loin.
Je longeais les rues qu’on avait prises ensemble,
je passais devant le stade, le café, les vignes.
Chaque lieu vibrait encore de son absence.
Je me sentais comme un zombie sentimental,
vivante en apparence, vide à l’intérieur.
Un soir, je me suis arrêtée sous son réverbère préféré,
le cœur battant sans raison.
J’ai levé les yeux vers le ciel noir,
et j’ai murmuré :
“Reviens pas. Mais n’oublie pas que j’ai existé.”
Puis j’ai marché encore, jusqu’à ce que la nuit m’avale.
Quelques mois plus tard, il avait refait sa vie.
J’ai écrit pour lui — pas pour le reconquérir,
mais pour lui dire pardon.
Pour lui dire que je savais maintenant ce qu’il avait tenté de m’offrir :
un amour solide, patient, entier.
Je me promenais souvent dans les vignes où on allait,
les écouteurs dans les oreilles, le vent sur mon visage, et je murmurais son prénom dans le vide.
Pas pour qu’il revienne.
Juste pour qu’il sache que je n’avais pas oublié.
Et puis, un jour, j’ai rencontré Louis.
Un ami, un ange gardien.
Pas d’amour, pas de passion — juste une présence.
Il m’a aidée à respirer de nouveau, à marcher sans nostalgie, à me souvenir sans me punir.
Grâce à lui, j’ai compris qu’on peut guérir,
même doucement, même quand le cœur est encore fêlé.
