Chapitre 4 – Les Coups du Cœur – Chroniques d’une jeunesse en flammes

CHAPITRE IV — Les cicatrices dorées

« Certains bijoux ne valent pas par leur éclat, mais par ce qu’ils nous rappellent d’avoir porté trop longtemps. »

Il existe des amours qui nous façonnent autrement.
Pas par la tendresse ou la douceur, mais par la brûlure discrète qu’ils laissent sous la peau.
Ce sont ceux qu’on vit trop vite, trop fort, sans savoir qu’on s’y perd un peu. Ils commencent souvent dans la lumière — un regard, une promesse, un été. Ils sentent la jeunesse et la chaleur du soir.
On y entre avec le cœur ouvert, persuadé que cette fois, on sera comprise, aimée, protégée.

Mais l’amour n’est pas toujours un refuge.
Parfois, il devient un miroir qui nous renvoie tout ce qu’on refusait de voir : nos manques, nos failles, nos besoins de plaire à tout prix.

Dans ces relations, on apprend à se taire, à sourire même quand quelque chose en nous se brise. On donne trop, on attend trop, on espère que l’autre finira par nous aimer comme on le rêve. Et quand on réalise que ça n’arrivera pas, il ne reste qu’un silence épais et le goût métallique du désenchantement.

Mais ces amours-là, malgré la douleur, ne sont pas vains. Ils marquent la fin d’une innocence et le début d’une conscience. Ils creusent, ils blessent, mais ils ouvrent aussi une place : celle où l’on finit par se choisir soi-même. Et quand la poussière retombe, il reste l’or terni des souvenirs et la force tranquille de savoir qu’on s’en est relevée.

L’étincelle de l’été

C’était la fin de l’année scolaire.
L’air sentait encore la chaleur des journées trop longues, et dans les rues de Strasbourg, les soirées d’adolescents s’étiraient comme un souffle de liberté.
Je dormais chez une amie proche.
Sa chambre donnait sur une petite cour animée, des voix riaient au loin, des verres tintaient.
Elle avait invité quelques amis pour fêter les vacances.

Parmi eux, Mathis.

Je ne savais pas encore qu’il allait marquer ma mémoire d’une manière aussi vive.
Il est arrivé plus tard dans la soirée, une casquette en arrière, le regard un peu sombre, mais un sourire franc quand il a croisé le mien.
Il dégageait une énergie tranquille, presque désinvolte — le genre de présence qu’on remarque sans comprendre pourquoi.

Le feeling a été immédiat.
Nos phrases se sont croisées comme si on avait déjà parlé cent fois.
On a ri, beaucoup, et quand la musique s’est adoucie, il s’est assis près de moi, si proche que je sentais la chaleur de son bras contre le mien.
Il m’a demandé mon numéro sans détour.

“J’ai pas envie de te croiser une seule fois dans ma vie.”
J’ai ri, mais j’ai accepté.

Le lendemain, il est revenu me voir.
Le même regard, le même sourire, un peu nerveux cette fois.
Et sous le soleil lourd de juin, on a officialisé ce qu’on n’avait pas besoin de nommer :
on était ensemble.

Cette insistance m’a touchée — il y avait dans ses gestes une sincérité que je n’avais pas connue avant.
Quelques heures plus tard, on s’était déjà embrassés.
C’était simple, évident.
Et le soir même, on disait déjà « nous ».

L’or et la cendre

Mathis avait quatre ans de plus que moi.
Il vivait avec sa mère dans une cité de Strasbourg, dans un appartement saturé d’odeur de tabac froid.
Quand j’y suis allée la première fois, j’ai senti un mélange de gêne et de tendresse.
Il voulait me plaire, me montrer qu’il pouvait m’offrir quelque chose, même avec peu.

Il travaillait dans l’entretien, faisait le ménage dans les bâtiments d’entreprises.
Il rentrait souvent fatigué, mais avec cette lumière dans les yeux quand il me voyait arriver.
Il me disait que j’étais “le plus beau cadeau de sa vie”.
Et moi, j’avais envie d’y croire.

Trois jours après notre rencontre, il est venu me voir à mon tournoi d’échecs, l’Open de Strasbourg.
Je me souviens encore de son regard, planté sur moi à travers la salle.

Peut après il m’attendait dehors, appuyé contre une barrière, un grand sourire aux lèvres.
Le soleil tapait fort ce jour-là, mais lui semblait à l’aise, dans son tee-shirt noir et son air fier.
Il m’a offert un petit coffret.
À l’intérieur, un pendentif en or, finement gravé : je t’aime.

Je me souviens encore du poids du pendentif contre ma peau,
de la lumière qui s’y reflétait comme un mensonge doux.
Ses doigts tremblaient un peu quand il l’a passé autour de mon cou.

“C’est pour que tu penses à moi quand t’es concentrée sur autre chose.”

Je ne savais pas quoi répondre.
Alors j’ai souri, un peu intimidée.

L’été a continué, et notre relation s’est faite plus intense.
On se voyait presque tous les jours, on riait, on se chamaillait, on s’embrassait dans les ruelles tièdes au coucher du soleil.
Mais derrière la douceur, une tension grandissait.
Il voulait plus, trop vite.
Moi, j’avais peur, mais j’étais curieuse..
Je voulais attendre, mais il insistait, toujours gentiment, puis un peu moins.
Je voulais qu’il m’aime, qu’il me désire, mais sans me précipiter.
Lui ne comprenait pas vraiment mes hésitations.

En août, c’est arrivé.
Pas comme dans les films, ni même comme je l’avais rêvé.
Une chaleur étouffante, un drap trop fin, le silence coupé par nos respirations maladroites.
Je ne voulais pas dire non, mais je ne voulais pas vraiment dire oui non plus.
C’était un moment que j’ai vécu plus par devoir que par envie.

Après, il m’a souri, fier, amoureux.
Moi, j’ai ressenti un vide.
Comme si quelque chose m’avait été pris,
pas mon innocence, mais mon élan.

Pour mon anniversaire, il m’a offert une bague en or.
J’avais choisi moi-même la vitrine,
il m’avait laissée décider, comme pour prouver qu’il me laissait le contrôle.
Mais je crois que cette bague symbolisait davantage son attachement que le mien.

L’été touchait à sa fin, et moi, je ne me reconnaissais plus.
J’étais moins légère, moins libre.
Je portais un collier et une bague en or,
et dans leur éclat, je voyais surtout les cicatrices invisibles que cette relation laissait sur moi. 

La fin du feu

Je l’ai quitté à la fin de l’été.
C’était après mon anniversaire, un matin où tout me semblait lourd.
Je n’avais pas pleuré.
Je lui ai simplement dit que je ne me voyais plus continuer.
Que je voulais penser à moi.
Il n’a rien répondu, sur le moment.
Mais son regard s’est assombri.

Quand il a appris que, dans ma nouvelle classe, il y avait deux redoublants —
dont Lois, un garçon que je trouvais gentil —
il l’a très mal pris.
Très.

Il m’a écrit des messages violents, pleins de colère.
Des menaces.

“Tu vas voir, je vais te retrouver.”
“Je te jure, je vais te défoncer.”

Je n’ai rien répondu.
J’avais peur, bien sûr, mais surtout une immense fatigue.
Je voulais juste tourner la page.

Et puis, avec le temps, les messages se sont espacés.
Les mots se sont éteints.
Comme s’il avait compris que je ne reviendrais pas.
Et un jour, plus rien.
Silence.

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