Chapitre 3 : Les reflets du désir
« Parfois, le désir n’est pas un cri, mais un murmure qui s’imprime sous la peau.
Il ne cherche pas à posséder — il veut simplement être ressenti. »
Il y a des corps qui ne s’aiment pas, mais qui se reconnaissent.
Des gestes qui ne promettent rien, mais qui disent tout.
Charlie n’a jamais été une passion — plutôt un miroir.
Celui de mon propre trouble, de cette curiosité de femme naissante
qui voulait comprendre ce qu’elle ressentait, ce qu’elle voulait, ce qu’elle valait.
Avec lui, il n’y avait ni amour ni illusion, seulement cette tension fragile entre le besoin et le vide.
Je me découvrais autrement, dans la confusion douce de la peau et du silence, entre la honte et la liberté.
Ce n’était pas une histoire à raconter, mais un passage — un de ceux qui marquent sans bruit, et laissent sur la peau une trace qu’on ne nomme pas.
L’invitation
Je l’ai rencontré presque par hasard.
C’était au salon des métiers de Strasbourg, un hall immense, bruyant, rempli d’odeurs de café tiède et de papier neuf.
Je marchais entre les stands avec ma meilleure amie, mon éternelle complice, quand j’ai aperçu deux silhouettes familières : Léandre… et son ami, Charlie.
Mon cœur a eu un sursaut — pas pour Charlie, mais pour le fantôme qu’il ramenait avec lui.
J’aurais pu tourner les talons. Au lieu de ça, je me suis approchée, un sourire aux lèvres, comme si rien n’avait d’importance.
Charlie n’avait pas l’aura de Léandre, mais il dégageait autre chose :
une présence tranquille, un regard curieux, un intérêt sincère.
Quand il parlait, on sentait qu’il écoutait vraiment.
Il n’essayait pas d’impressionner, il cherchait à comprendre.
On a parlé quelques minutes, ri d’anecdotes légères.
Puis il m’a demandé :
“Tu veux qu’on s’ajoute ? Juste pour discuter.”
J’ai haussé les épaules en cachant un sourire.
“Pourquoi pas.”
Nos téléphones se sont rapprochés, nos doigts se sont frôlés.
Un simple échange de numéros, rien de plus.
Mais dans ce geste banal, j’ai senti quelque chose — pas une étincelle d’amour, mais une envie de revanche.
Peut-être que ce n’était pas lui que je voulais,
mais le pouvoir que je retrouvais en le laissant me désirer.
Les premiers messages ont été simples, presque timides.
Des “salut”, des “ça va ?”, puis des conversations sur tout et rien : les cours, les tournois, les projets.
Mais rapidement, quelque chose de plus tendu s’est glissé entre les lignes.
Une curiosité, un jeu.
Une manière de se tester, de s’approcher sans se toucher.
“Tu parles souvent comme ça, ou juste avec moi ?”
“Je sais pas… t’as un truc qui me donne envie de parler différemment.”
Et moi, je laissais faire.
C’était doux, grisant, sans conséquence apparente.
Je sentais que j’entrais sur un terrain que je connaissais déjà, mais cette fois, c’était moi qui menais la partie.
Le jeu
Nos messages ont vite changé de ton.
Les mots sont devenus plus directs, plus lourds, plus sensuels.
On se découvrait à travers des phrases, des images, des confidences.
Il me posait des questions étrangement précises, parfois déstabilisantes.
“Qu’est-ce qui te plaît chez quelqu’un ?”
“Qu’est-ce qui t’excite, sans que tu saches pourquoi ?”
Je répondais en choisissant mes mots, entre provocation et sincérité.
Ce n’était pas une relation amoureuse, non.
C’était un jeu de pouvoir, un échange d’énergie.
Je savais qu’il me désirait. Et cette fois, j’avais envie de savoir ce que ça faisait d’être celle qui contrôle.
Nos conversations devenaient des rendez-vous silencieux.
Je connaissais l’heure à laquelle il allait écrire.
Le soir, je posais mon téléphone à côté de moi, attendant ce premier “hey” comme une permission d’exister un peu plus fort.
Parfois, il m’envoyait des photos floues, des morceaux de lui, des promesses implicites.
Je ne me sentais pas utilisée, non.
J’étais lucide.
Je participais.
C’était ma manière à moi de reprendre ce qu’on m’avait volé :
mon corps, mon choix, ma place.
Mais derrière la légèreté apparente, il y avait une fatigue.
Chaque message était une montée d’adrénaline suivie d’un creux.
Une chaleur passagère qui laissait le froid derrière.
Un soir, il m’a écrit :
“J’aimerais te revoir.”
Je n’ai pas répondu tout de suite.
Je savais que j’allais dire oui.
Le miroir
Il faisait gris ce jour-là, un de ces après-midis d’hiver où le ciel semble retenir la lumière.
Je portais un manteau trop léger et un sourire de façade.
Quand j’ai retrouvé Charlie, il m’a serrée dans ses bras sans un mot.
Son pull sentait le bois et le linge propre.
Tout semblait normal, presque doux.
On a marché un peu, puis on s’est posés dans un petit parc désert.
Le vent faisait tomber les feuilles mortes autour de nous.
On parlait de tout et de rien, comme si on avait peur d’admettre pourquoi on était là.
Puis il m’a regardée longuement, sans parler.
Et il a simplement murmuré :
“Tu veux venir chez moi ?”
Je n’ai pas réfléchi.
Peut-être que je ne voulais pas.
Mais j’ai dit oui.
La chambre était sobre, rangée.
Un lit, une lampe, un bureau encombré.
Il a mis de la musique, une playlist calme, presque mélancolique.
Je me souviens de la sensation de mes doigts sur le tissu du drap, du silence qui s’allongeait.
Il s’est approché, lentement, a glissé sa main dans mes cheveux.
Son regard était doux, mais j’étais ailleurs.
Quand il m’a embrassée, j’ai fermé les yeux.
Je n’ai rien ressenti de fort, ni de passion, ni de peur.
Juste un vide tranquille, une curiosité triste.
Nous avons fait l’amour une fois, sans maladresse ni intensité.
C’était une scène que je regardais de l’extérieur, comme si mon corps appartenait à une autre.
Quand tout s’est terminé, il m’a souri.
“Ça va ?”
J’ai répondu oui, sans le penser vraiment.
Je me suis rhabillée lentement, les gestes précis, mes doigts tremblants.
Dans le miroir près de la porte, j’ai croisé mon reflet.
Mes joues étaient rouges, mes yeux calmes.
Je ne me sentais pas sale, juste différente.
Comme si j’avais fermé un chapitre sans vraiment savoir lequel.
Les jours suivants, nous avons continué à nous parler, sans la même intensité.
Je n’avais rien à lui reprocher.
Il n’avait rien promis.
Et moi, je n’attendais plus rien.
Charlie avait été un miroir.
Pas un amour, pas une blessure — un reflet.
Un rappel que j’existais, que je pouvais encore être désirée, que je n’étais pas brisée.
Et peut-être que c’était déjà beaucoup.
