Chapitre 2 – Les Coups du Cœur – Chroniques d’une jeunesse en flammes

Chapitre II — L’équilibre des ombres

« Certains amours ne sont pas faits pour durer, mais pour révéler ce que la lumière cachait. »

Il arrive que certaines rencontres se fassent dans un battement d’air.
Une main, un regard, une phrase anodine — et quelque chose s’allume.
Pas un feu doux, mais une flamme vive, incontrôlable.
Elle attire, elle réchauffe, puis finit par brûler.

Il n’y a pas toujours de coupable dans ces histoires-là.
Juste deux âmes qui se croisent au mauvais moment,
deux manières d’aimer qui ne s’accordent pas tout à fait,
et pourtant s’enlacent, comme deux ombres qui croient pouvoir se tenir en équilibre.

L’étincelle

Je jouais aux échecs depuis assez longtemps pour que ce soit plus qu’un simple jeu.
C’était devenu mon refuge, ma routine, ma manière d’exister différemment.
Les tournois en Alsace étaient comme des petites parenthèses de vie, où tous le monde se connaissaient : les trains du matin, les salles trop froides, les tables en bois, les pendules mécaniques qu’on tapait du bout du doigt.
C’était là, dans cet univers de concentration et de silence, que j’ai croisé Léandre pour la première fois.

Il n’était pas comme les autres joueurs.
Tandis que la plupart baissaient les yeux, lui avait ce regard franc, presque amusé, comme s’il observait le monde avec une longueur d’avance.
Il était grand, sportif, avec cette allure détendue qui contrastait avec l’ambiance sérieuse des tournois.
Il souriait souvent, mais sans jamais tout montrer de lui.
Un sourire qui donnait envie de le comprendre.

Je ne sais plus qui a parlé le premier, mais je me souviens du ton : naturel, fluide, comme si on se connaissait déjà.
Ce n’était pas une rencontre marquée par le hasard, mais par une évidence silencieuse.
Je savais qu’il allait compter, sans savoir comment.

 

Les jours qui ont suivi, on s’est ajoutés sur les réseaux.
D’abord quelques échanges anodins, puis des discussions de plus en plus longues.
On se découvrait une complicité étrange : nos messages s’enchaînaient jusqu’à tard dans la nuit, souvent sans pause, comme si on respirait à travers l’écran.
Chaque son de notification devenait une attente, chaque réponse un petit choc d’adrénaline.

Je lui parlais de mes études, de mes tournois, de ma famille, de ma peur de ne jamais être “assez”.
Lui me parlait de sport, de musique, de sa vie à Colmar, des entraînements qui le fatiguaient mais qu’il adorait.
Il avait cette façon de me dire “tu me fais sourire” qui sonnait vrai, et à quatorze ans, c’est tout ce dont j’avais besoin.

Rapidement, la conversation a pris un ton plus intime.
Des mots qui frôlaient le flirt, puis des confidences, puis des gestes suggérés à travers les mots.
Rien de vulgaire au début, juste cette curiosité brûlante qu’on découvre à deux, maladroitement, avec des cœurs qui s’accélèrent.
Je savais que ce n’était pas innocent, mais j’aimais la sensation de plaire, de provoquer cette attention si entière.

Il me disait que j’étais “belle sans le savoir”,
et moi, je ne savais pas encore que ces mots allaient s’enraciner si profondément.

 

Les mois ont passé, et nos échanges sont devenus notre quotidien.
Je me levais avec ses messages, je m’endormais avec sa voix dans ma tête.
Il faisait partie de ma vie sans y être vraiment.
Et c’était peut-être ce qui me plaisait : cette relation invisible, cachée, à l’abri du regard des autres.
Un secret à deux, un lien à part.

Quand on ne s’écrivait pas, je ressentais un vide presque physique.
Alors j’attendais, je rafraîchissais la conversation, je relisais nos messages.
Et chaque “coucou” ramenait la chaleur comme une étincelle.

Nos discussions sont devenues plus sensuelles.
Il me parlait de moi avec cette voix douce mais assurée,
et moi, je découvrais mon corps à travers ses mots, comme si je le regardais avec ses yeux.
C’était grisant, déroutant, et j’en étais dépendante.

 

Je crois qu’à cet âge-là, je ne savais pas faire la différence entre aimer et être vue.
Léandre me regardait vraiment — ou du moins, j’en avais l’impression.
Et c’était suffisant pour que je me perde un peu dans ce miroir-là.

Un soir, après des semaines d’échanges, il m’a écrit :

“Tu sais, je pense souvent à toi.”

J’ai senti mon ventre se nouer, mes mains trembler.
Je lui ai répondu :

“Moi aussi, tout le temps.”

Et dans ce simple échange, j’ai cru que c’était ça, l’amour.
Pas besoin de se toucher.
Juste de se manquer, passionnément.

La nuit était tombée depuis longtemps.
Je fixais l’écran de mon téléphone, le cœur lourd de mots non envoyés.
Léandre venait de me répondre après deux jours de silence :

“Désolé, j’étais occupé.”
Trois mots, jetés comme une pierre dans l’eau.
Je les relisais encore et encore, en espérant y trouver autre chose qu’une absence.

Je me suis levée pour marcher dans ma chambre.
Les murs paraissaient plus étroits, l’air plus lourd.
J’ai ouvert la fenêtre, le froid m’a traversée, mais je ne suis pas partie.
Je me suis assise sur le rebord, le téléphone entre les mains.
Et j’ai tapé un message que je n’ai jamais envoyé :

“Moi aussi, je suis occupée… à t’attendre.”

La brûlure

 

Au début, tout semblait parfait.
Nos messages s’enchaînaient comme des battements de cœur, rythmant mes journées et mes nuits.
Je connaissais son emploi du temps presque par cœur,
et il disait qu’il ne pouvait plus passer une journée sans me parler.
C’était une drogue douce, un lien constant, un fil invisible.

Mais peu à peu, quelque chose a changé.
Ses réponses ont commencé à se faire plus espacées, plus brèves.
Moi, je relisais nos anciennes conversations pour combler le vide,
comme si les mots passés pouvaient tenir lieu de présence.

Je ne savais pas qu’à ce moment-là, Léandre venait de perdre son père.
Il ne m’en a pas parlé.
Je l’ai seulement senti s’éteindre, sans comprendre pourquoi.
Quand je lui ai dit “je crois que je t’aime”,
il m’a répondu après un long silence :

“Je ne ressens pas la même chose.”

Ces mots m’ont brûlé la poitrine.
Je suis restée devant l’écran, figée,
comme si quelqu’un venait d’éteindre la lumière dans une pièce où j’étais encore debout.

Le sol de ma chambre était glacé.
Je comptais les mouvements à voix basse, comme pour garder le contrôle.
Un, deux, trois, quatre…
La musique dans mes écouteurs couvrait le bruit de ma respiration.
Chaque contraction me faisait oublier un peu la douleur plus sourde, celle du manque.
Dans le miroir, mes joues s’étaient creusées, mes yeux semblaient plus grands.
Je me disais que si je pouvais être parfaite, il reviendrait.
Alors je serrais les dents.
Encore.

 

Les jours suivants, j’ai eu besoin d’exister autrement.
Alors je me suis raccrochée à ce que je pouvais contrôler : mon corps.
Je voulais plaire, me plaire, redevenir celle qu’il avait regardée avec envie.
Chaque soir, je faisais des abdos sur le sol froid de ma chambre, la musique dans les oreilles.
Je mangeais deux sticks bretzel, rien d’autre.
J’aimais sentir mes muscles trembler, mes os tirer.
C’était douloureux, mais c’était concret.
Je me sentais forte, au moins dans la discipline.

Je lui parlais encore, parfois.
Des messages courts, souvent banals,
mais ils suffisaient à rallumer une étincelle dans le noir.
Je devenais dépendante de la moindre vibration du téléphone,
comme si ma valeur se mesurait à ses réponses.

 

Pour ne pas trop penser à lui, j’ai commencé à parler à d’autres garçons.
Pas pour aimer.
Juste pour combler le silence qu’il avait laissé derrière lui.
Mais aucun ne me faisait vibrer.
Ils parlaient trop, ou pas assez.
Ils ne savaient pas trouver les mots justes.
Lui, il avait ce ton, cette chaleur, ce mystère que je cherchais dans tous les autres.

 

Quelques mois plus tard, un message de lui a tout bouleversé :

“Et si on se revoyait ?”

Mon cœur a recommencé à battre trop fort.
J’étais en seconde.
J’ai prétexté un après-midi libre, j’ai pris le train pour Colmar sans rien dire à mes parents.
Seule ma copine était au courant.
Le trajet m’a semblé interminable : le bruit du train, la buée sur la vitre, mes mains moites sur mon sac.

Il m’avait dit de venir en jupe.
Je m’étais changée dans les toilettes de la gare, fébrile, le souffle court.
Je voulais être parfaite.
Je voulais qu’il me voie, qu’il me désire, qu’il regrette.

Je me souviens du couloir étroit, des marches en bois qui craquaient sous mes pas.
L’air sentait la lessive et le métal froid.
Mon cœur battait si fort que j’en avais mal au ventre.
La porte était entrouverte.
J’ai entendu sa respiration avant de le voir.

Il m’attendait dans sa chambre, debout, silencieux.
Quand j’ai poussé, la lumière grise a découpé sa silhouette dans l’encadrement.
Il ne m’a pas laissé le temps de parler.
Ses bras m’ont happée, son souffle a glissé contre ma nuque.
J’aurais voulu que ce soit comme avant — simple, doux, évident.
Mais j’ai senti que quelque chose s’était cassé, quelque part entre nous.


Son souffle sur ma nuque, sa main sur ma taille.
Mon cœur battait vite, mais pas de la bonne façon.
Tout allait trop vite.

Je me souviens de son odeur, de la lumière grise filtrant par la fenêtre,
de ma peau glacée malgré la chaleur de ses bras.
J’étais là sans vraiment être là.
Nous avons essayé de faire l’amour, mais mon corps refusait.
Aucune émotion, aucun frisson.
Juste une lourdeur, un vide, un bruit sourd dans la poitrine.

Il m’a regardée avec incompréhension.
Moi, j’ai baissé les yeux.
Je me suis sentie coupable de ne pas ressentir ce qu’il attendait.
Comme si mon corps me trahissait, encore une fois.

 

Le soir, dans le train du retour, j’ai regardé mon reflet dans la vitre.
Mes joues creusées, mes doigts tremblants.
Je me suis demandé quand est-ce que tout avait déraillé.
Quand est-ce que le jeu était devenu une punition.

Les cendres

 

On s’était revus quelques mois plus tard, lors d’un tournoi à Mulhouse.
Le genre de week-end qui rassemble toujours les mêmes visages : le bruit des pendules, l’odeur de café froid, les couloirs pleins de rires nerveux et d’ego trop jeunes.
J’étais en chambre avec une amie que j’adorais.
Elle savait tout — enfin, presque tout.
Elle savait que son nom me faisait encore quelque chose.

Le premier soir, je l’ai aperçu au bout de la salle.
Léandre.
Toujours ce même regard, cette présence magnétique.
Quand nos yeux se sont croisés, j’ai senti mon estomac se serrer.
Comme si tous les efforts faits pour l’oublier s’étaient effondrés d’un coup.

Il m’a souri, brièvement, et j’ai su qu’on allait se retrouver.
C’était inévitable.

Les jours suivants, on a recommencé à se tourner autour.
Un mot échangé entre deux rondes, un rire qui traîne un peu trop longtemps, une main frôlée dans un couloir.
Je faisais semblant de ne pas y prêter attention, mais tout mon corps le cherchait.
C’était comme jouer une partie dont je connaissais déjà la fin,
mais dont je ne pouvais m’empêcher de rejouer les mêmes coups.

Un soir, il m’a envoyé un message :

“Viens, j’ai besoin de te parler.”

Je suis sortie en douce de la chambre, prétextant un appel.
Il m’attendait dehors, près des vignes, le souffle visible dans l’air frais.
Le silence autour de nous était presque trop grand.
Il a d’abord parlé doucement — de sa vie, de ses doutes, de sa solitude —
et moi, je l’écoutais sans oser le couper, comme si j’attendais qu’il me demande de rester.

Puis il s’est rapproché.
Ses mains ont trouvé les miennes, et son regard a glissé jusqu’à ma bouche.
Je n’ai pas bougé.
J’ai juste senti la chaleur remonter en moi, la peur et le désir se mêler.

On s’est embrassés.
Longtemps.
Avec ce mélange de manque et d’urgence qui brûle plus qu’il ne soulage.

Cette semaine-là, il y a eu d’autres moments.
Des échanges de regards, des retrouvailles discrètes,
des instants volés dans des couloirs ou des recoins du bâtiment.
Mais quelque chose avait changé.
Lui n’était plus tendre.
Il voulait dominer, contrôler, diriger chaque geste, chaque mot.
Il me disait “arrête de réfléchir”, “fais-moi confiance”.
Mais moi, j’entendais surtout “tais-toi”.

Il me regardait comme une conquête à prouver,
et moi, j’essayais encore d’y voir de l’amour.

Je me souviens d’une nuit en particulier.
On s’était retrouvés dans la chambre, à la lumière des volets entrouverts.
Le silence pesait.
Il posait les règles sans les dire, et moi, je m’effaçais sans m’en rendre compte.
Je voulais qu’il me voie, qu’il m’aime, alors j’ai accepté.

Mais au fond de moi, une petite voix murmurait déjà : “ce n’est plus toi.”

Quand le tournoi s’est terminé, les joueurs rangeaient les pièces en silence.
Le soleil de fin d’après-midi baignait la salle d’une lumière dorée.
Je me suis arrêtée un moment pour regarder les échiquiers vides.
Les rois couchés, les dames immobiles.
Chaque partie avait eu son vainqueur, mais moi, je ne savais pas si j’avais perdu ou gagné quelque chose.
Peut-être les deux.

Je ne savais pas si j’étais soulagée ou vide.
Sur le quai de la gare, je l’ai regardé s’éloigner avec ses amis.
Il ne s’est pas retourné.
Et pour la première fois, j’ai senti que c’était peut-être mieux ainsi.

Le train a démarré.
J’ai posé ma tête contre la vitre, et j’ai respiré longtemps.
Dehors, le paysage défilait — les vignes, les champs, les gares minuscules.
Tout ce que je voyais me semblait à la fois familier et nouveau.
Comme si j’avais laissé une part de moi sur le quai,
et qu’une autre venait de naître, enfin.

Il m’a fallu du temps pour comprendre ce que cette histoire avait éveillé.
Avec Léandre, j’avais appris ce que c’était qu’aimer jusqu’à se perdre.
Mais surtout, j’avais découvert qu’on pouvait renaître après.
Pas comme avant.
Différente.
Plus lucide, plus forte, plus douce aussi.

Parce qu’à force de marcher dans ses ombres,
j’avais fini par trouver la mienne —
et à y rallumer ma propre lumière.

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